Décoloniser les musées
L'art, la communauté et la pluralité des savoirs au cœur de Re-connecting "Objects"
Les collections coloniales ne sont pas de simples assemblages d’objets : elles portent en elles des histoires interrompues, des silences institutionnels et des rapports de pouvoir encore actifs. Face à ce constat, le projet Re-connecting « Objects » propose une réponse à la hauteur des enjeux contemporains : transformer les pratiques muséales depuis l’intérieur, en plaçant la pluralité épistémique au cœur du processus.
Financé par la Fondation Volkswagen et actif entre 2022 et 2025, ce programme international a réuni trois universités africaines, deux universités européennes et des institutions muséales majeures. Son ambition : questionner, expérimenter et imaginer de nouveaux modèles d’engagement avec les collections coloniales, les restes humains et le patrimoine immatériel.
Qu’est-ce que la pluralité épistémique et pourquoi est-elle indispensable ?
La pluralité épistémique reconnaît que les savoirs ne sont pas produits uniquement dans les laboratoires ou les bibliothèques occidentales. Ils émergent aussi des récits oraux, des pratiques rituelles, des créations artistiques et des mémoires communautaires.
Dans le contexte muséal, cela implique de :
- Décentrer l’autorité curatoriale traditionnelle
- Intégrer les voix des communautés d’origine dans l’interprétation des objets
- Reconfigurer les espaces d’exposition pour qu’ils reflètent des cosmovisions multiples
- Accepter le « non-savoir » académique comme espace de création et de dialogue
Le projet Re-connecting « Objects » a fait de ce principe son fil rouge méthodologique.
Un réseau transnational au service de la transformation muséale
Le consortium regroupe des partenaires stratégiques :
- 🌍 Afrique : Université de Dschang (Cameroun), Université Cheikh Anta Diop (Sénégal), Université de Western Cape (Afrique du Sud), IFAN-Dakar
- 🌍 Europe : Université d’Oxford, Pitt Rivers Museum (Royaume-Uni), TU Berlin (Allemagne)
- 🤝 Terrain commun : artistes, professionnel·le·s des musées, étudiant·e·s, détenteur·rice·s de savoirs patrimoniaux
Cette architecture a permis de dépasser les logiques de coopération Nord-Sud pour installer un véritable partenariat Sud-Sud et Nord-Nord, où chaque acteur apporte son expertise, ses questionnements et ses ancrages territoriaux.
L’exposition-workshop de Dschang (2023) : un laboratoire de pratiques alternatives
En février 2023, l’équipe camerounaise a organisé « Reconnecter les objets, les savoirs et/avec les sujets », un événement hybride placé sous le commissariat général de la Dr. Lucie Mbogni Nankeng et la coordination du Prof. Albert Gouaffo.
L’espace a réuni :
- 🎨 Artistes contemporains explorant les mémoires fragmentées
- ️ Universitaires et muséologues critiques
- 👑 Autorités traditionnelles, patriarches et matriarches gardiens des protocoles culturels
- Étudiant·e·s et médiateur·rice·s locaux
Au-delà des présentations, le workshop a soulevé des questions structurantes :
- Comment concevoir une muséographie plurielle favorisant une transmission vivante des savoirs ?
- Comment dépasser les cadres hérités des musées ethnographiques coloniaux ?
- Comment rapprocher les objets patrimoniaux des communautés qui les ont produits ?
- Quels nouveaux imaginaires construire pour renouveler les rapports à l’art et au patrimoine ?
Les échanges ont montré que la décolonisation passe aussi par la création d’espaces où les savoirs locaux ne sont pas « étudiés », mais co-construits.
Dak’Art 2024 : « Branching Streams » et la réinvention des liens de parenté patrimoniale
En mai 2024, le projet a investi la Biennale Dak’Art avec l’exposition « Branching Streams : Sketches of Kinship », présentée au Musée Théodore Monod de l’IFAN.
Plutôt qu’une vitrine d’objets, l’exposition a proposé :
- Des installations sonores et visuelles reliant archives allemandes et mémoires sénégalaises
- Des performances artistiques interrogeant les filiations culturelles interrompues
- Des ateliers de médiation ouverts au public et aux communautés locales
- Un espace de réflexion sur les « parentés muséales » entre Afrique et Europe
L’événement a attiré chercheurs, artistes, diplomates culturels et visiteurs, confirmant que les enjeux patrimoniaux dépassent les frontières disciplinaires et géographiques.
L’anti-catalogue : un outil numérique pour des collaborations durables
Face à la fragmentation des données et à l’accès inégal aux archives, le projet a développé un outil numérique expérimental : l’anti-catalogue.
Contrairement aux bases de données muséales traditionnelles (fermées, normalisées, centrées sur l’objet), l’anti-catalogue :
- ✅ Favorise la contribution communautaire et la mise à jour collaborative
- ✅ Intègre des formats multiples (audio, vidéo, texte, cartographie, récits oraux)
- ✅ Permet de croiser les perspectives sans hiérarchiser les sources
- ✅ Soutient les collaborations à distance entre chercheur·e·s, artistes et communautés
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