De Washington DC au Cameroun :
Quand le Smithsonian vient écouter, apprendre et construire autrement
Par : Dr. Lucie Mbogni Nankeng
Université de Dschang (Cameroun)
Introduction
En octobre 2024, j’ai eu l’honneur de participer à Washington D.C. au programme Cultural Heritage Forward, une initiative du Smithsonian Institution réunissant 24 professionnels du patrimoine, des chercheurs et des représentants des communautés d’origines venant de plusieurs régions dans le monde dont le Cameroun et le Nigéria pour l’Afrique, autour des nouvelles pratiques muséales, de la restitution et de l’intendance partagée du patrimoine culturel avec les communautés d’origines. Cette rencontre avait particulièrement retenu mon attention autour des collections camerounaises conservées au National Museum of African Art (NMAFA) du Smithsonian, et notamment autour de la figure reliquaire Byeri, un artefact sacré et rituel des peuples Fang du sud du Cameroun, Gabon, Congo et Guinée Equatoriale. Les échanges engagés à Washington DC avaient permis de poser une question essentielle : comment passer d’une logique centrée exclusivement sur la conservation des objets à une relation plus étroite entre musées, communautés d’origines, chercheurs et institutions culturelles ? L’un des gestes importants de cette rencontre avait été le retrait de la figure du reliquaire Byeri de son exposition publique, en collaboration avec l’équipe camerounaise et celle du musée (NMAFA). Ce geste avait marqué le début d’un processus de recherche, de dialogue et de réflexion sur les conditions d’une nouvelle relation avec ces héritages sacrés et culturels.
Sources : images Lucie Nankeng, le 7 – 8 octobre 2024 à Washington DC/ Smithsonian Institutions/National Muséum of Africain Art.
DE WASHINGTON DC À YAOUNDÉ : LA COLLABORATION PREND CORPS
Près de deux ans après cette première rencontre et des échanges permanents en lignes, cette relation franchit une nouvelle étape. Du 22 au 28 août 2026, une délégation du Smithsonian Institution, et plus particulièrement du National Museum of African Art, a effectué un séjour de travail au Cameroun. Cette mission s’inscrivait dans la continuité des échanges initiés dans le cadre de Cultural Heritage Forward programme et dans la dynamique de recherche et de coopération engagée autour des patrimoines camerounais conservés dans les collections muséales américaines du Smithsonian. Ce séjour a été particulièrement important parce qu’il a permis de déplacer la conversation, qui ne se déroule plus seulement dans les réserves et les salles d’un musée à Washington DC, mais également dans les lieux, les institutions et les communautés au Cameroun. Avec la délégation du Smithsonian-NMAFA, nous avons ainsi entrepris plusieurs visites et rencontres permettant de mieux comprendre les différentes formes de patrimonialisation, de transmission et de gestion du patrimoine au Cameroun.
DES MUSÉES COMMUNAUTAIRES AUX INSTITUTIONS CULTURELLES
DU 23 AU 25 AOUT 2026
La délégation a notamment visité le Musée à ciel ouvert de Batoufam et le musée des Rois à Foumban, permettant de découvrir des expériences locales de conservation et de transmission du patrimoine. À Dschang en passant par la Route des chefferies à Bafoussam, nous avons été accueillis à la Mairie de la ville par Monsieur le Maire, avant de poursuivre la visite au Musée des Civilisations du Cameroun avec l’accompagnement de monsieur le maire le Prof Temgoua Emile. Cette étape a revêtu une dimension symbolique institutionnelle particulière, puisque la délégation a pu assister à la cérémonie de décrochage de l’exposition FRONTALES : comment franchir les seuils ?, une exposition dont j’ai (Dr Mbogni Nnakeng Lucie) fait le commissariat général et dont la conception et la mise en œuvre ont constitué un espace de réflexion intergénérationnelle sur les rapports entre l’art contemporain, les objets, les mémoires, les communautés, les générations, les crises sociales contemporaines et le musée. Assister ensemble à ce moment de transition d’une exposition itinérante et intergénérationnelle a permis de partager, au-delà des discours théoriques, une expérience concrète de la vie d’un musée et des relations qu’il entretient avec les publics, la société, les communautés et les patrimoines qu’il présente.
Le séjour s’est poursuivi sur un autre terrain de mémoire : le site du marché des esclaves de Bangou. Cette visite a permis d’élargir les discussions aux différentes strates de l’histoire camerounaise et aux lieux de mémoire qui témoignent des circulations forcées, des violences historiques et des transformations des sociétés. Elle a aussi rappelé que les questions de provenance, de restitution et de relations entre musées et communautés ne peuvent être dissociées des histoires complexes qui ont façonné la circulation des personnes, des objets et des patrimoines.
De retour à Yaoundé, les échanges se sont poursuivis dans un cadre institutionnel. Un atelier de travail s’est tenu à l’Ambassade des États-Unis au Cameroun le 26, réunissant les différents acteurs impliqués dans les questions culturelles et patrimoniales au Cameroun. Ce moment a permis de poursuivre les discussions engagées durant les visites de terrain et de réfléchir aux prochaines étapes de la collaboration. Ensuite, une réunion de travail a réuni la délégation du Smithsonian, la cohorte du Cultural héritage forward programme (Prof Rachel Mariembe, Dr Lucie Mbogni Nankeng et Mme Paule Clisthème Dassi) et le Comité interministériel, avec une ouverture officielle de la rencontre par Monsieur le Ministre des Arts et de la Culture du Cameroun (MINAC). Cette rencontre a constitué une étape importante dans la construction d’un dialogue institutionnel autour des collections camerounaises conservées à l’étranger et plus précisément au NMAFA, de la recherche de provenance et, plus largement, des nouvelles formes de coopération entre institutions et entre le Cameroun et le Smithsonian Institution.
Source: Camera Lucie Mbogni Nankeng , le 23 Août 2026 à Batoufam ; voyage de Yaoundé pour Batoufam et visite au musée de Batoufam.
Source: Camera Lucie Mbogni Nankeng et Lauren Alppelbaum , le 23 Août 2026 à Foumban; visite au musée des rois à Foumban. Et le 26 Août 2026, visite du Musée national de Yaoundé.
Source: Camera Lucie Mbogni Nankeng, le 24 Août 2026 à Bafoussam, seance de travail à la route des chefferies à Bamougoum.
Source: Camera Lucie Mbogni Nankeng et Lauren Alppelbaum , le 24 Août 2026 Dschang; visite au musée des Civilisation du Cameroun à Dschang et de la Mairie de la ville de Dschang.
Source: Camera Lauren Alppelbaum , le 27 Août 2026 séance de travail avec le comité interministériel sur les questions de restitution des biens culturels et du trafic illicite des biens culturels au cameroun.
Source: Camera Lauren Alppelbaum , le 25 Août 2026 ; visite du site du marché des esclaves de Bangou
UNE COLLABORATION QUI CHANGE D’ÉCHELLE
Ce séjour d’août 2026 marque ainsi une évolution importante par rapport à la rencontre de Washington DC de 2024 Car, ce qui avait commencé comme une rencontre internationale autour du Cultural Heritage Forward programme et de son concept de Share stewarship, puis comme une réflexion autour d’un objet particulièrement sensible, la figure reliquaire Byeri des fang, devient progressivement une relation de travail inscrite dans le temps, associant recherche, collaboration avec les institutions et les musées et les communautés d’origines. L’enjeu n’est donc pas uniquement celui du retour physique des objets, pour s’inscrire dans les débats actuels autour des patrimoines africains spoliés pendant les colonisations et de leurs retours négociés. Il s’agit aussi et en plus, de construire les conditions d’une relation différente avec les patrimoines déplacés notamment de documenter leurs trajectoires, d’écouter les communautés d’origines concernées, de reconnaître leurs savoirs et leurs droits culturels, et d’inventer des formes de coopération permettant de restaurer les liens rompus et ce, de façon éthique. C’est précisément ce que nous entendions déjà par intendance partagée, qui est un concept visant à dépasser le modèle dans lequel le musée conserve et décide seul, pour aller vers des formes de dialogue et de responsabilité partagée avec les communautés d’origines. Cette approche suppose que les communautés d’origine puissent devenir des actrices à part entière des récits, des techniques de conservation et de la gestion de leurs patrimoines dans et aussi au-delà du musée.
Source: Camera Lauren Alppelbaum , le 27 août 2026 séance de travail avec le comité interministériel sur les questions de restitution des biens culturels et du trafic illicite des biens culturels au Cameroun, avec ouverture par le Ministre des Arts et de la Culture (MINAC).
ET MAINTENANT ?
La visite de la délégation du Smithsonian au Cameroun ne constitue donc pas un aboutissement d’un processus, mais une nouvelle étape. Elle montre surtout qu’une rencontre peut produire une relation durable lorsqu’elle est prolongée par la recherche, les déplacements sur le terrain, les échanges symétriques avec les communautés et le dialogue institutionnel. De Washington DC à Batoufam- Foumban et Bafoussam, de Dschang à Bangou, puis de l’Ambassade des États-Unis au Comité interministériel, du musée national du Cameroun au musée des peuples de la forêt à Yaoundé, le parcours de cette délégation raconte finalement quelque chose de plus large c’est-à-dire la possibilité de construire des ponts entre les musées qui conservent les patrimoines et les sociétés auxquelles ces patrimoines continuent d’appartenir. En 2024, nous avions commencé par poser les questions et en 2026, nous commençons à construire ensemble les réponses avec le Smithsonian Institutions- NMAFA.
Source: Camera Lauren Alppelbaum , le 27 Août 2026 séance de travail avec le comité interministériel sur les questions de restitution des biens culturels et du trafic illicite des biens culturels au Cameroun, avec ouverture par le Ministre des arts et de la culture (MINAC). Séance d’interview avec les médias.
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